ROLAND TCHAKOUNTÉ

NGUÉMÉ & SMILING BLUES

Robert Pete Williams, l’un des grands poètes du blues afro-américain, découvert par hasard dans un pénitencier de Louisiane à la fin des années cinquante, décrivait son art comme « la musique de l’air » : « Mon inspiration, mon style, ma sonorité sont fonction de l’atmosphère. Alors je chante et le vent se charge d’emporter ma musique », expliquait-il. L’art de Roland Tchakounté, et ce n’est pas un mince compliment, possède cette même légèreté atmosphérique qui lui permet de toucher à l’universel.

Camerounais d’origine et citoyen du monde de cœur, Roland continue d’arpenter la passerelle qui relie le blues et l’Afrique avec ce sixième album. À l’image des recueils précédents, « Nguémé & Smiling Blues » le voit décrire les forces et les faiblesses du Premier Continent en usant d’un double langage : le bamiléké de ses origines camerounaises, et les notes bleues caractéristiques de ce blues qui a bouleversé son destin à jamais le jour où il a découvert John Lee Hooker : « L’entendre a été une révélation. J’ai même cru qu’il s’agissait d’un musicien africain qui avait américanisé son nom. Sa façon de déstructurer ses chansons, sa spontanéité, l’énergie de son style presque sauvage, le fait qu’il ne triche pas, autant d’éléments qui ont modifié très profondément ma perception de la musique en donnant un sens à la démarche artistique que j’entrevoyais sans oser la vivre. »

Nguémé, le mot de pidgin camerounais synonyme d’épreuve qui donne son titre à cet opus, traduit parfaitement la volonté de Tchakounté de ne jamais oublier ceux qui souffrent. « Je me suis toujours senti lié moralement aux oubliés, explique-t-il. Cet album est une lettre que je leur adresse afin de les encourager à rester debout et garder la tête haute. » En cela, sa démarche reste irrémédiablement fidèle à l’esprit du blues, dont la fonction première a toujours été, par une sorte de catharsis, de soulager les souffrances en les racontant.

À l’image de la note bleue, la musique de Roland n’évoque la tristesse et le malheur que pour mieux les dépasser. Les treize compositions originales qui construisent cet album traitent aussi bien du mal être (Melena, Misery) ou des déboires amoureux (Meden Mbibou, Oulen Nefa Fide) que de ces instants sublimes qui donnent un sens à l’existence (Nju Bwoh Man, Tchuite Blues Noum Seou), sans oublier la célébration d’une Afrique trop souvent regardée avec condescendance. Chubata Africa, la plage qui ouvre ce disque, affiche même la fierté d’une terre qui a su offrir au monde des figures de proue aussi essentielles que Nelson Mandela, le pionnier de l’indépendance Kwame Nkrumah, le révolutionnaire burkinabé Thomas Sankara, ou encore l’anthropologue Cheikh Anta Diop à qui l’on doit la reconnaissance des racines africaines de la civilisation égyptienne.

La couleur générale de ce recueil vient renforcer une démarche que Roland souhaite positive, dans son regard et son énergie. Très inspiré par l’atmosphère d’un Chicago blues électrique que souligne la présence à la guitare du fidèle Mick Ravassat et du clavier Damien Cornelis (Malted Milk), « Nguémé » vient confirmer la place à part qu’occupe Roland Tchakounté dans le paysage du blues. Porté par une voix souvent évocatrice de celle de Taj Mahal, il reste à ce jour l’un des très rares artisans du genre capables de tisser un lien sensible, libéré de tout cousinage artificiel, entre l’Afrique et l’art musical premier de l’Amérique noire.

Avec son atmosphère bouleversante sublimée par la majesté de ses chœurs, une composition telle que Nju Bwoh Man en est la preuve magnifique. Surtout lorsque l’on sait que Nju Bwoh Man signifie : « La vie est belle ».

PHOTOS : Francis TAKA TAKA - GRAPHISME (Album) : DOROTHÉE LEROUX - WEBMASTER : VINCE GELINET